.3.
Les vaguelettes montaient jusqu’aux genoux. Visage contre le sable, Gustave reprenait doucement connaissance. Tout son corps le faisait souffrir. Après quelques gémissements, il se tourna et se plaça sur le dos. Le soleil dominait un ciel bleu, une légère brise lui caressait le visage. Il respirait. Le jeune homme appréciait chacune des bouffées qui se diffusaient dans ses poumons. Il resta ainsi de longues minutes avant de se relever difficilement.
Enfin debout, Gustave fixa l’horizon. Plus aucune trace de la tempête. La mer était de nouveau bleue et calme, le ciel était parsemé de quelques petits nuages. Il fit un tour sur lui-même. Il s’était échoué sur la plage d’une des îles de la barrière utopienne. Il toucha alors ses vêtements. Son sac n’était plus là. Où était-il ? Paniqué, il commença à lancer des regards dans toutes les directions. Il devait retrouver son sac et son carnet. Toutes ses observations se trouvaient à l’intérieur.
« Le voilà ! » cria-t-il de joie.
Le sac était suspendu à une vieille planche. Gustave ouvrit le sac et sortit la boîte qui protégeait le carnet. À l’intérieur, le carnet était au sec. Il le rangea et remit le sac en bandoulière.
« Numim ! cria-t-il.
—
[1]Je suis ici, monsieur Garidel », répéta Numim en français.
Il sortit des buissons.
— Est-ce que vous allez bien ?
— Il faut partir d’ici. »
La réponse surprit Gustave. À première vue, cette île n’avait rien d’inhospitalier. Les abords de la plage pouvaient fournir le poisson et une rivière venait couper la plage en deux et offrir de l’eau douce. La dense végétation offrait aussi de quoi s’abriter pour la nuit.
« L’île est interdite. On ne devrait pas se trouver là.
— Ça va être compliqué », répondit Gustave en observant les fragments de la chaloupe qui flottaient au bord de la plage.
Numim resta silencieux. Il observait la position du soleil. Après avoir planté et ajusté un bâton dans le sable, il resta de très longues minutes à observer le déplacement de l’ombre. Il se leva d’un bond.
« Je sais dans quelle direction se trouve Utopia. Suivez-moi, mais ne touchez à rien. »
Gustave leva les mains et suivit son guide. Les deux hommes s’éloignèrent de la plage et entrèrent dans la jungle. Les longs troncs des arbres filaient droit vers le ciel. Le feuillage, qui empêchait une partie du soleil de passer, donnait à ce lieu une tout autre atmosphère. Les arbustes et plantes devaient se contenter des quelques rayons de lumières pour survivre.
Malgré une pénombre prononcée, les couleurs des fleurs étaient éclatantes, presque fluorescentes. Gustave observait cette toute nouvelle flore. Il n’en avait jamais vu de telles nuances de couleur. Il ne pouvait s’empêcher de s’approcher à quelques centimètres des feuillages, ce qui avait le don d’agacer son guide. Numim se retourna vers le jeune botaniste et lâcha :
«
[2] »
Gustave ayant quelques rudiments en utopien, avait saisi la mise en garde.
Il continua toutefois à papillonner d’une plante à l’autre. C’était plus fort que lui. Il notait de sa pointe de graphite toutes les nouveautés qu’il observait. Gustave s’arrêtait sans prévenir avant de se perdre dans ses écrits et ses dessins. Numim dut à maintes reprises opérer un demi-tour pour le récupérer.
« Et celle-ci, comment s’appelle-t-elle ? demandait une énième fois Gustave au pauvre Numim qui haussait alors des épaules.
— Les professeurs n’enseignent rien qui concerne les îles interdites », compléta-t-il alors que Gustave s’affairait déjà devant une autre plante.
Armé d’un long bâton, Numim écartait les feuilles qui gênaient parfois leur avancée. De longues racines entravaient par endroits le passage qu’il fallait alors enjamber. Le bâton servait même au guide à taper sur la main de Gustave lorsque celui-ci s’approchait un peu trop d’une fleur.
Une clairière.
Le soleil éclairait toute une zone dépourvue de végétaux, à l’exception d’une fleur de la taille d’un homme. Gustave trotta sur la roche jusqu’à cette plante qu’il qualifiait déjà de « nouvelle merveille ».
« Ne vous approchez pas de cette plante, monsieur Garidel », tenta en vain le guide.
Le botaniste se trouvait comme hypnotisé par les lignes de la tige, des racines visibles sur le sol et des pétales dentelés.
« Amnémosyne !
— Quoi ?
— Cette plante, c’est une amnémosyne ! Elle est très dangereuse.
— Je croyais que vous ne connaissiez pas les plantes de cette île.
— Tous les Utopiens la connaissent et savent qu’il ne faut pas s’en approcher.
— Elle est mortelle ? » Numim souleva les épaules. « Vous ne savez pas ?
— On sait qu’il ne faut pas s’en approcher. »
Savoir qu’il ne fallait pas s’en approcher était suffisant pour un Utopien. Il n’avait pas besoin d’en connaître les raisons pour suivre ce genre de consigne. Gustave souleva un sourcil à la réponse du guide puis se retourna vers la plante. Alors qu’il allait reprendre ses notes, la plante se mit à vibrer. Les pétales se refermèrent et se tournèrent vers le botaniste. Les vibrations s’accentuèrent jusqu’à ce que la plante… éternue.
Une poudre rougeâtre s’envola du cœur de la fleur et vint s’agglutiner à Gustave.
«
[3] lui ordonna Numim. Est-ce que vous allez bien ? »
Après avoir fait quelques pas en arrière, Gustave s’épousseta sous le regard inquiet de son guide. Il observa longuement la plante qui semblait le regarder en retour.
« Est-ce que vous allez bien ? répéta Numim.
— Oui », répondit-il.
Le botaniste ne ressentait qu’une légère sensation de chaleur là où la poudre avait touché la peau. La sensation s’estompa rapidement.
« Partons d’ici. »
Numim attrapa Gustave par le bras pour l’éloigner de la plante et de la clairière. Le jeune homme se laissa faire. Sur le chemin, il continua ses observations sans trop s’éloigner de Numim. Il attendait la pause suivante pour noter toutes ses observations dans son carnet. Depuis le tout premier voyage, Gustave avait appris à faire travailler sa mémoire.
« Nous allons nous arrêter ici », proposa Numim en regardant le soleil qui descendait rapidement.
Il n’était pas rassuré de devoir passer la nuit sur cette île. Il avait sous-estimé la distance à parcourir et les arrêts intempestifs du botaniste.
Numim ajustait le bois qui brûlait depuis déjà une heure. Le guide ne voulait pas se retrouver dans le noir. Régulièrement, il jetait un œil par-dessus son épaule. Quant à Gustave, il gribouillait sur son carnet s’aidant de la lueur des flammes. Il ne voulait rien oublier de cette journée. Il s’aventura même à dessiner l’Amnémosyne. Il traça les lignes de bases de la tige, des racines, des pétales. Au moment de passer aux détails, il douta. Peut-être ne l’avait-il pas vu assez longtemps ? Plus il cherchait et moins il se souvenait des détails de la plante. Il espérait presque la revoir pour capturer plus d’éléments.
Le sommeil lui tomba dessus rapidement. Gustave même endormi se cramponnait à son carnet.
[1] Translittération : Qi li mone !
[2] Translittération : Mone, yi li ratekayu ! (Ici, tout est mortel !)
[3] Translittération : Ado hubi ! (Reculez !)