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Maintenant confortablement installé, Oscar farfouilla dans son sac et en sortit un livre. Il s’agissait d’un bon roman d’aventures acheté chez l’un des bouquinistes sur son chemin depuis la gare. Il se cala contre le mur, releva un peu son chapeau et ouvrit la première page. Le papier jauni par le temps glissait sous ses doigts.
Les premières pages le plongèrent immédiatement dans l’action. Il relevait, de temps à autre, le nez et jetait un coup d’œil sur les Parisiens flânant autour de lui.
« Joshua ! Simon ! » N’allez pas trop loin ! hurla soudain une voix stridente.
Oscar, comme beaucoup d’autres autour de lui, leva la tête. Le long de la promenade pavée, une femme, à la coiffure brouillonne, en équilibre avec un sac dans chaque main et un petit parasol sous le bras, tentait de suivre les deux enfants qui couraient déjà vers l’eau. Elle portait une robe mauve dont le corset simplifié lui permettait de ne pas être trop engoncé sous cette chaleur de plomb. Elle peinait à se frayer un chemin entre tous les parasols. Après bien des efforts et l’aide d’un automate de plage, elle trouva une petite place sur un fauteuil déjà bien abîmé par les nombreuses utilisations. La peinture s’écaillait par endroit. Elle planta son vieux parasol dans le pot de sable prévu pour cela et souffla, exténuée de son périple. Oscar la vit fermer les yeux, mais hélas pour elle, cela ne dura pas plus d’une seconde.
Ses garçons tournaient déjà autour d’elle. Elle les somma de retirer leur short pour rester en maillot de bain. Ils ne la firent pas répéter. Vite retirés, les vêtements finirent en boule au pied du fauteuil. Les deux garnements arboraient fièrement à présent leur maillot rayé blanc et bleu. Elle réussit tant bien que mal à étaler de la crème solaire sur la peau claire des garçons avant de les voir disparaître dans l’eau.
Oscar referma son livre et l’échangea contre sa gourde dont le métal tout cabossé trahissait une utilisation soutenue. La fraîcheur de l’eau qui se diffusa dans sa gorge estompa quelques secondes cette sensation de cuire à petit feu. Le livre resta fermé, son attention ne pouvait se défaire de cette jeune femme, qu’il trouvait plutôt courageuse. Il comprit très vite que c’était l’heure du goûter puisque les deux petites tornades, toutes trempées de leurs baignades, réclamaient de quoi grignoter.
« Arrêtez de gesticuler ! lâchait la mère toutes les trente secondes. Asseyez-vous ! tenta-t-elle sans vraiment trop y croire.
— On veut du chocolat ! On veut du chocolat ! » chantonnèrent-ils à tue-tête.
Un peu dépassée, la jeune femme sortit de l’un de ses sacs une boîte de métal. Sous le couvercle se cachaient plusieurs biscuits enrobés de chocolat. Ils piochèrent goulûment et dévorèrent les sablés. Oscar observait la scène. Amusé, il repensait à son frère et lui au même âge.
Il remarqua très vite les réactions des personnes qui subissaient l’agitation des enfants. Entre les soufflements d’agacement, les yeux levés au ciel et les regards noirs, la mère faisait ce qu’elle pouvait. Elle tentait d’ignorer toutes les réactions, mais ses regards en coin la trahissaient parfois.
Le chocolat se mit à fondre rapidement une fois sorti de la boîte et coincé entre les doigts des deux garçons. Ils en eurent très vite partout. La pauvre serviette ne resta pas blanche longtemps. Aussi tôt terminé, aussitôt disparu. Les enfants s’étaient de nouveau rués vers l’eau offrant un peu de répit à sa mère et aux autres vacanciers. On entendait de nouveau les moteurs des zeppelins qui survolaient Paris.
Depuis son banc, Oscar avait profité de ce spectacle, comme tout le monde d’ailleurs. Il observa l’ensemble de la scène et eut alors l’idée de sortir son carnet et son porte-mine. Durant les mois passés en mission, il s’était essayé au dessin.
« Pourquoi ne pas tenter de croquer cette scène ? » s’était-il dit.
Jambes croisées en tailleur sur le banc, ses yeux se focalisèrent sur la jeune femme et les deux frères qui alternaient entre l’eau et le sable. À se débattre pour que les enfants restent tranquilles, elle finissait par être tout aussi bruyante qu’eux. Oscar n’entendait pas ce qu’elle pouvait leur dire, mais ses gestes ne laissaient aucun doute.
Il souriait pendant que la mine glissait sur le papier.
« J’aurais pas le premier prix de l’Académie d’art », se murmura-t-il en tentant d’affiner le contour des corps.
Les heures d’entraînement commençaient enfin à payer, les contours de la scène se dévoilaient, les personnages apparaissaient. Avec un peu de travail, il pourrait sans doute en obtenir un bel instantané qu’il serait fier de montrer. Il dessina la femme assise sur le fauteuil. Quant aux deux garçons, il dut choisir une position qu’ils ne conservèrent que quelques secondes. Les deux, face à leur mère, presque sage dans cette inactivité fictive. Un calme tout relatif revint lorsque les deux petits diables se ruèrent une nouvelle fois jusqu’à l’eau.
Oscar continuait son chef-d’œuvre. Il agrippait des détails, ici un chapeau et là un ventre un peu rond. Il releva d’un coup la tête.
« On veut une glace ! On veut une glace ! » tonnaient les deux petites voix.