Chapitre 4
Le vent avait été favorable durant les premiers jours ; nul besoin de mettre en route le moteur à vapeur. On économisait ainsi sur le combustible. Avec le ciel dégagé de jour comme de nuit, on suivait aisément ici et là les quelques zeppelins touristiques voler au-dessus de nos têtes.
Durant des heures, je restais sur le pont à observer l’horizon, l’équipage à l’action, le vent souffler et tendre les voiles. C’était un spectacle qui ne me lassait jamais. J’avais toujours été un doux rêveur.
Une fois revenu dans mes quartiers, je surveillais la progression du navire sur la table de navigation. J’adorais cette nouvelle machine. Basé sur la mécanique des automates, un modèle réduit du bateau se déplaçait sur une carte où le royaume de France et les Amériques se faisaient face à face depuis les deux extrémités de la table. Un bras mécanique faisait avancer la petite maquette au-dessus de l’étendue bleue. Nous n’avions plus besoin de calculer sa position et de la pointer manuellement sur une carte en papier.
Durant la traversée, j’avais exigé que les dîners soient pris tous ensemble autour de la grande table de la salle à manger. Rien de mieux pour consolider les liens, mais aussi pour déguster les plats de notre chef de cuisine. Ce soir-là, un bœuf au poivre avec de la purée de pommes de terre, sans oublier la part de gâteau aux fruits confits. Je me souvenais encore de mes premières traversées où les repas n’avaient qu’un seul but, nous garder en vie.
Après plusieurs jours de calme et de ciel bleu, une ombre s’abattit sur le bateau. Les nuages, presque apparus de nulle part, s’amoncelaient vite au-dessus de l’eau. La girouette ne s’arrêtait plus de tourner. Le vent glissait dans tous les sens. La surface de l’eau s’était mise à danser nous offrant des vagues de plus en plus hauts. Le Magellan tanguait, de plus en plus violemment.
Des éclairs déchiraient le ciel et s’abattaient sur l’océan. Les illuminations rythmées et les violentes rafales lui donnaient un air mystérieux et presque envoûtant. Le bateau tanguait de gauche à droite et de droite à gauche. Les vagues se fracassaient sur le pont emportant certains matelots qui avaient juste le temps de se rattraper pour éviter la noyade.
Malgré les cris, les ordres se dispersaient au gré du vent et des vagues. Chacun essayant de survivre, le bateau n’était plus livré qu’à lui-même. On ne pouvait plus rien faire pour lui.
La force du vent augmentait.
Le bois de la coque craquait de partout. Elle n’allait pas tarder à se briser en deux. L’une des voiles s’envola dans un tourbillon avant de disparaître dans les flots déchaînés, tandis qu’une autre se déchira et s’enroula autour de ce qui restait de son mât.
Ballotté dans tous les sens, je m’accrochais aussi fort que possible à ma ligne de vie. Mon second passa par-dessus bord en essayant en vain d’attacher la barre comme le prévoyait le protocole. Je n’avais pu rien faire pour l’aider. Le goût salé de l’océan envahissait maintenant mon nez et ma bouche. Entre chaque vague, je toussais et crachais ce goût de sang qui remontait de mes entrailles.
La nouvelle vague, encore plus forte, me fit lâcher prise. Ma ligne de vie se brisa et je fus éjecté violemment, chahuté sens dessus dessous dans les immenses tourbillons.
Tout était allé très vite. J’avais dû tenir, je pense, quelques minutes avant de m’évanouir.
Lorsque je rouvris les yeux, le calme était revenu.
Je ressentais de nouveau de la chaleur sur mon visage, le soleil rayonnait déjà très haut dans le ciel. Tout mon corps était douloureux, mes muscles encore tout raides de leurs efforts durant la tempête ne répondaient pas.
Je flottais.
Je me forçais alors à remuer, les doigts d’abord puis les bras, les pieds et les jambes ensuite.
Après quelques mouvements, je compris que je me trouvai au bord d’une plage, flottant à quelques centimètres du sable. J’affrontai péniblement la douleur et ouvris les yeux qui brûlaient à cause du sel. Je clignais beaucoup des yeux pour apercevoir, encore un peu flou, le bleu du ciel.
Plus aucune trace d’une tempête.
Après un long moment. Combien de temps ? Je ne saurais le dire, je basculai sur le côté. À quatre pattes, j’avançai fébrilement de quelques mètres avant de me laisser tomber. Une fois allongé sur le sable séché par le soleil, je laissai toute la tension accumulée ces dernières heures se relâcher en un fou rire incontrôlable. J’entendis soudain en boucle la phrase de l’un de mes professeurs de l’Académie.
« Il y a toujours une île pour vous sauver ! »
Il avait raison.
Après cette euphorie passagère et de nouveau debout, j’étirai tous mes muscles endoloris. Je fis un rapide tour sur moi-même pour découvrir mon nouvel environnement. D’un côté, j’étais coincé par l’océan où le soleil approchait de l’horizon, de l’autre une immense plage de sable blanc dépourvue de végétation. Entre les deux, moi et quelques débris d’un navire, peut-être le mien.
Il me fallait un coin pour dormir. En fouinant un peu, j’avais réussi à trouver quelques caisses marquées des couleurs de la France en assez bon état et une chaloupe. Avec la toile de voile éparpillée sur toute la plage et avec un peu de bois, je serais capable d’avoir un toit au-dessus de ma tête.
Dans les caisses, j’avais pu mettre la main sur une grande quantité de lampes, de sachets de nourriture et une machine à eau douce.
Je n’étais pas le seul à me réfugier sur cette île. Une fois le soleil disparu, une nuée de crabes vint envahir le sable, m’obligeant à me calfeutrer dans la chaloupe.
Après cette nuit mouvementée, je pris place dans mon nouveau navire et m’éloignai lentement de cette île. Quelques planches m’aidaient à diriger cette barque.
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