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Installé dans son coin et ballotté par le lent tangage, le jeune Gustave[1] tentait d’une main tremblotante de noter ses dernières idées dans son journal de bord. Appuyé contre un tonneau, le jeune botaniste annotait la carte de ses découvertes. Pour cabines, Gustave n’avait qu’un coin de la cale entre des tonneaux et des sacs de grains. L’odeur du sel imprégnait le moindre tissu de ses vêtements. Son billet ne lui ayant pas coûté cher, il ne pouvait pas se plaindre pour ce manque de confort. Le capitaine le nourrissait à sa table et le hamac tendu le berçait toute la nuit. Il avait connu, depuis le début de son aventure autour du monde, bien pire logement.
Concentré sur ses recherches, Gustave n’entendit pas arriver derrière lui Numim, le guide utopien qu’il était parvenu à dégoter lors de son dernier séjour dans le sud de l’Italie. Grand gaillard de presque deux mètres, il devait toujours faire attention lorsqu’il descendait en cale. Sa tête s’arrêtait souvent à quelques centimètres des poutres. Avec lui à ses côtés, Gustave n’avait à craindre de rien ni personne.
« Le repas va être servi, grogna-t-il.
— Allez-vous enfin vous joindre à nous ?
— Je préfère l’air du large », marmonna-t-il avant de remonter sur le pont du bateau.
Gustave referma son carnet qu’il fourra dans sa besace qui ne le quittait jamais. Son carnet rassemblait toutes les observations des plantes rencontrées et étudiées tout au long de son périple.
Il gravit les quelques marches en bois et retrouva l’eau à perte de vue. L’équipage s’agitait dans tous les sens. Gustave devait faire attention à ne pas se faire bousculer par ceux qui le croisaient. Le navire était un petit trois-mâts qui écumait les routes commerciales méditerranéennes. Gustave profitait de l’une de ses traversées pour rejoindre l’île d’Utopia.
Le soleil s’approchait doucement de l’horizon, prenant alors une jolie teinte rouge. Gustave s’arrêta un instant pour contempler le disque solaire. Voyageant surtout par les routes, il n’avait pas l’habitude de ce spectacle de fin de journée. Il traversa le pont et cogna à la porte du capitaine.
« Entrez ! »
Gustave ouvrit la lourde porte. La cabine du capitaine était la plus grande, la plus lumineuse, la plus décorée. À vrai dire, c’était la seule vraie cabine du navire. Au centre trônait une immense table ronde où le cuisinier venait de déposer les plats encore tout fumants.
« Venez vous asseoir, Monsieur Garidel », l’invita le Capitaine déjà installé.
C’était un homme plus petit que la moyenne, habillé de pied en cap avec une soierie qu’il aimait à exhiber. Sa calvitie restait cachée sous un tricorne en feutre rouge. Il racontait à tous ceux qui voulaient l’entendre qu’il était le marchand le plus riche du royaume. Gustave n’avait pas eu trop de mal à le convaincre de le prendre à bord du Vaillant. Quelques belles paroles avaient suffi.
Le capitaine dînait tous les soirs pendant le coucher du soleil, afin de profiter de ce spectacle depuis ses quartiers. Le Capitaine ne mangeait jamais dans le silence. Il payait les services d’un conteur, qu’il changeait à chaque escale. Pendant que son conteur gesticulait dans tous les sens, le Capitaine dévorait sa cuisse de poulet.
« Alors, comment s’est passée votre journée ? demanda le Capitaine à Gustave alors que le conteur prenait une pause.
— Comme toutes les autres, je mets au propre toutes les notes de mon précédent voyage.
— Êtes-vous allé à Cnossos[2] ?
— Hélas, non.
— Vous devriez ! Leurs filles y sont délicieuses et la nourriture n’est pas trop mal.
— J’y penserais. »
La conversation n’allait jamais trop loin. Le Capitaine se voulait être un homme cultivé, mais Gustave parvenait toujours à le prendre de court dans la conversation. Le Capitaine trouvait alors une excuse pour interrompre la conversation et demander au conteur de le divertir. Depuis les trois semaines que durait déjà le voyage, Gustave avait appris au fil des repas à paraître moins cultivé que son hôte pour conserver des dîners calmes et détendus. Il le laissait avoir le dernier mot, même si les informations qu’il débitait n’étaient pas toujours très juste.
L’estomac plein, Gustave retourna dans la cale pour se faufiler dans son hamac. Numim, son guide utopien, dormait déjà, bras croisés, ballottés par le roulis des vagues. Gustave profitait de ce calme pour relire quelques pages de son carnet avant de se laisser aller à un sommeil bercé par le bateau.
Au petit matin, l’agitation de l’équipage sur le pont réveilla Gustave qui manqua de se retrouver éjecté de son hamac. Il s’extirpa de son couchage, enfila sa veste longue, son chapeau et sa besace. Lorsqu’il pointa son nez à la lumière du jour, il découvrit un trouble bien plus important. Il lui fallut plusieurs minutes pour comprendre.
À l’horizon, l’ombre d’un navire approchant dans leur direction faisait paniquer tout l’équipage. Le Capitaine aboyait des ordres que lui seul écoutait. Gustave repéra Numim qui ne bougeait pas. Il alla le questionner.
« C’est un pavillon noir.
— Des pirates ?! se figea Gustave.
— Rassembler vos affaires, on doit se préparer à quitter le navire ? »
Gustave regarda autour de lui. L’île d’Utopia était encore loin, mais d’autres îles, qu’il ne connaissait pas, lui semblaient plus proches.
« On va nager ?
— Allez préparer vos affaires. »
[1] Gustave Garidel (66 AT – 2) est le premier botaniste français à avoir fait un tour du monde pour observer et comparer des milliers d’espèces de plantes. Il rédigea un manuel : Plantes et fleurs des mondes connus. Ce manuel est encore utilisé par les étudiants de l’Académie Royale des Sciences.
[2] Le royaume de Cnossos est encore réputé de nos jours pour son huile.