Quintidi, 15 Floréal an CCXIII

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1.


Plus aucun vent.
Je vais pouvoir profiter du calme pendant quelques heures. Le soleil me réchauffe doucement le visage, sèche mes vêtements en lambeaux. Le clapotis de l’eau rythme cette douce rêverie. Depuis combien de temps ? Deux jours, trois peut-être.
Je ne sais plus trop.
J’ai des vivres pour encore quelques jours, mais la prochaine tempête pourrait bien être ma dernière. À présent assit et calé dans la toile, je l’aperçois au loin. La prochaine tempête avance lentement. Je devine facilement la lumière des éclairs.
Les planches de mon radeau de fortune ne tiendront pas une nouvelle attaque.
Quel serait le pourcentage de chance pour que cette tempête se détourne de moi ?
N’y pensons pas.

2.


J’étais le fier capitaine du Magellan, un trois-mâts de nouvelle génération. Équipé d’un puissant moteur à vapeur, il pouvait naviguer par tous les temps – je crois que sur ce point l’ingénieur devrait revoir sa copie. Il était le plus magnifique du port avec ses deux cents arpents de longueur et ses dix arpents de haut. Sur la coque, les renforts métalliques brillaient encore, tout comme la tuyauterie à vapeur.
C’était mon navire !
J’étais un transporteur qui naviguait entre le nord du royaume et les territoires de la Nouvelle-France. Je n’en étais pas à mon premier voyage, mais celui-ci devait être particulier. Je devais faire mon premier voyage aux commandes de mon propre vaisseau.
Trouver un équipage pour un nouveau navire n’était jamais difficile. Les marins à la recherche d’un bateau se bousculaient sur les ports à guetter la moindre annonce. À peine diffusait-on le message, qu’une longue file d’attente se créait sur le quai.
Au bout d’une journée, j’avais mon équipage, quinze membres qui sortaient pour la plupart de l’Académie Royale de la Marine. J’avais même réussi l’exploit à trouver trois automates pour ce premier voyage.

Le moment du départ approchait. La cargaison devait être livrée dans les délais.
Le pont était propre et la chaudière chaude, une légère vapeur s’échappait des tuyaux situés en poupe. Il était l’heure pour moi d’effectuer une dernière vérification avant de lever l’ancre.
Bien harnachées dans l’immense cale, les caisses contenaient, d’après les étiquettes peintes dessus, des pièces détachées destinées à des locomotives à vapeur et à l’industrie du rail. Il y en avait des centaines, bien réparties pour ne pas perturber la stabilité du bateau. Dans un coin, nos caisses de vivres avaient été empilées soigneusement par les trois marins automates.

« Levez l’ancre ! »
Sous le pont, le moteur grondait à la sortie de la chaudière. Les hélices, qui tourbillonnaient sous l’eau, dirigeaient l’impressionnante coque vers la sortie du port. Je restais à la manœuvre jusqu’à être suffisamment éloigné des côtes.
La barre fermement en main, je profitais des premiers rayons du soleil.

3.


Maintenant, je ne suis qu’un marin, allongé au fond d’une chaloupe délabrée.
Le soleil tombe lentement derrière l’horizon. Je sens le froid arriver et pénétrer ma veste de laine. La tempête est encore loin. Espérons qu’elle attende demain pour me chahuter. Je vérifie les attaches de la tente de fortune. Le tissu épais de ces restes de voiles aide à retenir un peu de chaleur.
Tout est installé.

La nuit est là, claire et sans nuage.
J’observe encore une fois la position des étoiles. Je devine aisément que ma chaloupe suit toujours le même chemin, une direction nord-nord-ouest. Sans instrument de mesure ni carte, il m’est impossible de me situer géographiquement. J’imagine être non loin des Amériques étant donné que c’était mon trajet initial.
Je dois me laisser porter par le courant.
Il me reste encore quelques lampes à réaction luminescentes. Comme les nuits précédentes, j’en accroche une à l’extrémité de mon petit navire pour signaler ma présence, et une dans la tente, avec moi, pour me rassurer. Il m’en reste pour tenir quelques nuits supplémentaires.
Une fois installé dans la tente, je déballe quelques vivres. Au menu de ce soir, quelques galettes de blé et de la terrine de sanglier, accompagné de quelques gorgées de thé froid.

La lampe ne brille plus depuis plusieurs heures.
Après une nuit encore fraîche, mon moral reste bon ce matin. Je passe la tête à travers l’ouverture de la tente. Une légère brise me caresse le visage. J’aperçois le ciel bleu, ponctué de quelques rares nuages. Je sors et regarde tout autour de moi.
La tempête est toujours devant.
Je m’étire longuement et fais craquer mes os. Après cette petite séance d’exercice, je replie soigneusement la tente avec le reste des vivres.
Pendant que je mange un peu pour tenir la journée, j’observe au loin. De l’eau à perte de vue. Rien d’autre, aucune île, ni navire. J’avale ma dernière bouchée de pain après l’avoir longuement mâché. Je referme la caisse et l’arrime solidement à la structure de mon navire de fortune.

Le soleil arrive à son zénith et m’indique que la matinée touche à sa fin. La chaleur picote la surface de mon visage, je le sens rougir de plus en plus. J’étire un peu la toile pour ne pas totalement brûler. Il me reste encore un peu de temps avant de l’affronter. Je m’occupe et passe le temps en griffonnant quelques idées sur des feuillets pas trop humides. On ne sait jamais, quelqu’un pourrait les lire un jour ou l’autre.
Mes idées fusent dans tous les sens. Très rapidement, les mots s’embrouillent sur le papier. Le graphite noircit le feuillet, alors que les lignes s’entremêlent dans une étrange danse.
Je casse la pointe de mon crayon noir, sort de cette torpeur et relève la tête. Le tangage de la chaloupe s’accentue soudain.
À plusieurs miles de moi, les gros nuages noirs se présentent enfin à moi.
« On se rencontre enfin. »
Avec mes pauvres moyens, je ne peux malheureusement rien faire pour échapper à l’inévitable. Aussi vite que possible, je range tout dans la caisse des vivres et m’attache à la coque avec les restes des cordages, aucune envie de passer par-dessus bord.
Les premières gouttes de pluie tombent violemment dans le bateau.
Je prie alors les anciens pour réchapper à ça.

4.


Le vent avait été favorable durant les premiers jours ; nul besoin de mettre en route le moteur à vapeur. On économisait ainsi sur le combustible. Avec le ciel dégagé de jour comme de nuit, on suivait aisément ici et là les quelques zeppelins touristiques voler au-dessus de nos têtes.
Durant des heures, je restais sur le pont à observer l’horizon, l’équipage à l’action, le vent souffler et tendre les voiles. C’était un spectacle qui ne me lassait jamais. J’avais toujours été un doux rêveur.
Une fois revenu dans mes quartiers, je surveillais la progression du navire sur la table de navigation. J’adorais cette nouvelle machine. Basé sur la mécanique des automates, un modèle réduit du bateau se déplaçait sur une carte où le royaume de France et les Amériques se faisaient face à face depuis les deux extrémités de la table. Un bras mécanique faisait avancer la petite maquette au-dessus de l’étendue bleue. Nous n’avions plus besoin de calculer sa position et de la pointer manuellement sur une carte en papier.
Durant la traversée, j’avais exigé que les dîners soient pris tous ensemble autour de la grande table de la salle à manger. Rien de mieux pour consolider les liens, mais aussi pour déguster les plats de notre chef de cuisine. Ce soir-là, un bœuf au poivre avec de la purée de pommes de terre, sans oublier la part de gâteau aux fruits confits. Je me souvenais encore de mes premières traversées où les repas n’avaient qu’un seul but, nous garder en vie.

Après plusieurs jours de calme et de ciel bleu, une ombre s’abattit sur le bateau. Les nuages, presque apparus de nulle part, s’amoncelaient vite au-dessus de l’eau. La girouette ne s’arrêtait plus de tourner. Le vent glissait dans tous les sens. La surface de l’eau s’était mise à danser nous offrant des vagues de plus en plus hauts. Le Magellan tanguait, de plus en plus violemment.
Des éclairs déchiraient le ciel et s’abattaient sur l’océan. Les illuminations rythmées et les violentes rafales lui donnaient un air mystérieux et presque envoûtant. Le bateau tanguait de gauche à droite et de droite à gauche. Les vagues se fracassaient sur le pont emportant certains matelots qui avaient juste le temps de se rattraper pour éviter la noyade.
Malgré les cris, les ordres se dispersaient au gré du vent et des vagues. Chacun essayant de survivre, le bateau n’était plus livré qu’à lui-même. On ne pouvait plus rien faire pour lui.
La force du vent augmentait.
Le bois de la coque craquait de partout. Elle n’allait pas tarder à se briser en deux. L’une des voiles s’envola dans un tourbillon avant de disparaître dans les flots déchaînés, tandis qu’une autre se déchira et s’enroula autour de ce qui restait de son mât.
Ballotté dans tous les sens, je m’accrochais aussi fort que possible à ma ligne de vie. Mon second passa par-dessus bord en essayant en vain d’attacher la barre comme le prévoyait le protocole. Je n’avais pu rien faire pour l’aider. Le goût salé de l’océan envahissait maintenant mon nez et ma bouche. Entre chaque vague, je toussais et crachais ce goût de sang qui remontait de mes entrailles.
La nouvelle vague, encore plus forte, me fit lâcher prise. Ma ligne de vie se brisa et je fus éjecté violemment, chahuté sens dessus dessous dans les immenses tourbillons.
Tout était allé très vite. J’avais dû tenir, je pense, quelques minutes avant de m’évanouir.

Lorsque je rouvris les yeux, le calme était revenu.
Je ressentais de nouveau de la chaleur sur mon visage, le soleil rayonnait déjà très haut dans le ciel. Tout mon corps était douloureux, mes muscles encore tout raides de leurs efforts durant la tempête ne répondaient pas.
Je flottais.
Je me forçais alors à remuer, les doigts d’abord puis les bras, les pieds et les jambes ensuite.
Après quelques mouvements, je compris que je me trouvai au bord d’une plage, flottant à quelques centimètres du sable. J’affrontai péniblement la douleur et ouvris les yeux qui brûlaient à cause du sel. Je clignais beaucoup des yeux pour apercevoir, encore un peu flou, le bleu du ciel.
Plus aucune trace d’une tempête.

Après un long moment. Combien de temps ? Je ne saurais le dire, je basculai sur le côté. À quatre pattes, j’avançai fébrilement de quelques mètres avant de me laisser tomber. Une fois allongé sur le sable séché par le soleil, je laissai toute la tension accumulée ces dernières heures se relâcher en un fou rire incontrôlable. J’entendis soudain en boucle la phrase de l’un de mes professeurs de l’Académie.
« Il y a toujours une île pour vous sauver ! »
Il avait raison.
Après cette euphorie passagère et de nouveau debout, j’étirai tous mes muscles endoloris. Je fis un rapide tour sur moi-même pour découvrir mon nouvel environnement. D’un côté, j’étais coincé par l’océan où le soleil approchait de l’horizon, de l’autre une immense plage de sable blanc dépourvue de végétation. Entre les deux, moi et quelques débris d’un navire, peut-être le mien.
Il me fallait un coin pour dormir. En fouinant un peu, j’avais réussi à trouver quelques caisses marquées des couleurs de la France en assez bon état et une chaloupe. Avec la toile de voile éparpillée sur toute la plage et avec un peu de bois, je serais capable d’avoir un toit au-dessus de ma tête.
Dans les caisses, j’avais pu mettre la main sur une grande quantité de lampes, de sachets de nourriture et une machine à eau douce.
Je n’étais pas le seul à me réfugier sur cette île. Une fois le soleil disparu, une nuée de crabes vint envahir le sable, m’obligeant à me calfeutrer dans la chaloupe.
Après cette nuit mouvementée, je pris place dans mon nouveau navire et m’éloignai lentement de cette île. Quelques planches m’aidaient à diriger cette barque.

5.


La tempête m’a chahuté et valdingué dans tous les sens.
Je ne suis pas passé loin de la noyade à plusieurs reprises. Par contre, mes vivres n’ont pas eu la même chance. La corde qui retenait la caisse a cassé, laissant s’échapper une partie de mes espoirs. Je suis maintenant complètement seul sur ce bateau de fortune.
La nuit tombe vite. Les étoiles brillent de plus en plus dans le ciel.
La fraîcheur tombée sur la chaloupe commence à me faire trembler. Je m’enroule dans le peu de toile qu’il me reste. Aucune lune et sans lampe, je suis obligé de froncer les yeux pour apercevoir l’extrémité du bateau. Je finis par m’assoupir et rêver à des lieux moins hostiles.
Demain est un autre jour.

Je suis étendu et j’attends.
Le soleil embrase le ciel depuis déjà de longues heures. Après plusieurs jours sans vivre, ce voyage devient difficile. Avoir autant d’eau autour de soi sans pouvoir la boire est la plus dure des tortures. Ma gorge sèche me brûle maintenant et ma peau brûlée par le soleil commence à craqueler par endroits. Je ne sais pas ce qui est le plus dur, la faim ou la soif.
Je m’imagine parfois au bord d’un immense verre d’eau, prêt à plonger dedans. Je commence à voir des images, à entendre des voix.
Je ne regarde plus le ciel. Je le connais par cœur, ces différentes nuances de bleu ne me font plus rêver. Les yeux fermés, je me laisse bercer par les vagues et le bruit des clapotis contre la coque. Je commence à sombrer dans un léger sommeil. Je me laisse porter par les flots.
Je m’imagine aux commandes de mon beau Magellan traversant les océans, parcourir le monde.
Je m’imagine à l’Académie Royale de la Marine découvrant les cartes de navigations. Je m’imagine…

Boum !

Le choc est violent. Le boulet coule au fond de l’eau. En levant la tête et plissé un peu les yeux, j’aperçois, au loin, un navire de guerre stationné à plusieurs miles. De puissantes colonnes de fumée s’échappaient de la machinerie.
« On me tire dessus ! »
Les canons tonnent et les boulets pleuvent tout autour de moi. Celui-ci n’est pas passé loin. Mon bateau tangue dans tous les sens.
Je leur fais signe comme je le peux, mais le tonnerre continue.
« Comment un navire peut-il tirer autant de boulets ? »
Le ciel est bleu, mais la mer remue autant que dans une tempête. Je m’agrippe fort, mais un dernier boulet explose comme un rien mon navire de fortune.

6.


Boum !

Le bruit résonne tout autour de moi, entouré d’une salve de rires. Je suis étendu sur un vieux plancher, la jambe coincée dans une chaise. Au-dessus de moi, plus de ciel bleu, juste un plafond, de vieilles poutres et des lampes à gaz.
« Monsieur Lami ! Vous êtes de nouveau parmi nous ? »
Le professeur, droit comme un i, me regarde de l’autre côté du pupitre. Son regard passait par-dessus ces lunettes. Je le sens énervé, bien que légèrement amusé, à voir le petit rictus qu’il essayait de cacher. En tournant la tête, je m’aperçois que tous les autres élèves riaient de bon cœur.
Ça y est, ça me revient.
Je me suis endormi en plein cours.
L’esprit encore un peu embrumé, je me relève, ramasse ma chaise et reprends ma place devant mon bureau. Le professeur, sans autre mot, retourne à son tableau noir.
« Nous allons pouvoir reprendre. » Il demande le silence d’un rapide geste de la main. « Monsieur Lami, pouvez-vous me citer les différents cartographes qui ont révolutionné le monde de la navigation ? »
Je le regarde, hésite et bégaye quelques mots. Le professeur lève les yeux avant de poser la question à un autre élève.
Comme un écho de ce rêve, la mine de mon crayon noir comme à danser sur la page de mon cahier, où traits après traits, la machinerie du Magellan apparu.


Note de l’auteur

Tout d’abord, je tiens à vous remercier pour votre lecture. Être lu reste l’objectif de chaque auteur.
Si vous avez apprécié cette histoire, et souhaitez m’aider à le faire connaître, vous pouvez laisser un commentaire.
Si quelques coquilles se cachent encore ici ou là, n’hésitez pas à me le faire savoir.

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31 décembre 2022

Jules
Vérifié